Bébé intérieur & guérison

Martine et moi : comment j'ai appris à aimer mon bébé intérieur

Pendant quarante ans, j'ai tout fait pour effacer cette petite Martine — mon prénom de naissance, l'enfant que j'avais été avant d'être adoptée. Je la considérais comme ma partie honteuse, mon fardeau. Le jour où j'ai compris qu'elle était mon levain, tout a changé.

Il y a une scène que je n'oublierai jamais. Un matin ordinaire dans ma salle de bains, je devais avoir une trentaine d'années. La buée s'est dissipée sur le miroir, et j'ai regardé le visage en face de moi. Je ne me reconnaissais pas. Ce n'était pas une métaphore. C'était une réalité physique, déconcertante : quelque chose s'était fendu en moi, et cette étrangère dans la glace portait un prénom que je m'étais interdit de prononcer depuis des années.

Martine. Mon prénom de naissance. Celui que Juanita — ma mère biologique de quinze ans — m'avait donné le 27 juin 1967 dans une maternité de banlieue, avant de signer les papiers d'abandon et de ne jamais me revoir. Le jour où j'avais été adoptée, à six mois, ce prénom avait été effacé. J'étais devenue Marie Armelle Noël Élisabeth Blaudin de Thé. Martine, elle, avait été mise à mort — officiellement, administrativement, et dans les faits, psychiquement.

Sauf qu'elle ne l'était pas. Elle n'était pas morte. Elle attendait.

Le bébé intérieur : de quoi parle-t-on vraiment ?

On entend beaucoup parler du « bébé intérieur » dans les cercles du développement personnel. C'est devenu presque une expression à la mode, et cette popularité me dérange un peu — parce qu'elle tend à en faire quelque chose de mignon, de doux, de facilement accessible. Comme si retrouver son bébé intérieur était une affaire de week-end de retraite ou d'application de méditation.

Ce n'est pas ce que j'ai vécu. Et ce n'est pas ce que je veux vous raconter.

Mon bébé intérieur — cette Martine que je portais sans le savoir — n'était pas doux au début. Il était sauvage, encombrant, honteux à mes yeux. Il représentait tout ce que je voulais fuir. Comme je l'explique dans mon article sur la blessure d'abandon, mes origines modestes, ma mère biologique que j'avais fini par retrouver et qui vivait dans un appartement délabré avec dix chats, cette filiation que mon éducation bourgeoise m'avait appris à considérer comme indigne. Martine, c'était tout ce que Marie Armelle ne devait pas être.

ADN de mon authenticité, enfant originelle, elle n'avait jamais cessé de vivre en moi. Martine me jaugeait de son regard malicieux. Je la sentais prête à tout, mon bébé intérieur voulait me faire perdre les pédales.

Merveilleux Abandon, Armelle de Thé

Mais voilà ce que j'ai compris avec le temps : ce bébé intérieur que nous fuyons n'est pas notre ennemi. Il est la partie de nous qui n'a pas encore eu la permission d'exister. Et tant que nous le fuyons, il revient — sous des formes que nous ne reconnaissons pas toujours : la rage inexplicable, la tristesse de fond qui ne passe pas, l'impression persistante de jouer un rôle dans notre propre vie.

Sept ans d'analyse, et le chiffre 7 partout

Mon chemin vers Martine ne s'est pas fait en un jour. Il m'a fallu sept ans d'analyse — et ce chiffre 7 a quelque chose de presque mystique dans mon histoire. Sept ans de travail thérapeutique. Sept blessures à nommer et à regarder en face. Sept étages à monter pour rejoindre le cabinet de mon psychanalyste. La ligne 7 du métro parisien, arrêt numéro 7.

Je ne crois pas au hasard dans ces correspondances. Je crois qu'il y a dans nos vies des signaux qui nous indiquent que nous sommes sur le bon chemin, si tant est qu'on veuille bien les voir. Et j'ai décidé de voir.

Ce que j'ai découvert dans ces années de travail intérieur, c'est que mes blessures avaient un nom précis. Sept blessures, identifiées une à une :

Les sept blessures de l'abandonnée

Le rejet, l'abandon, l'humiliation, la trahison, l'injustice, la dévalorisation, la privation. Sept façons différentes de se sentir indigne d'exister. Et toutes, invariablement, ramenaient à la même question fondamentale : ai-je le droit d'être là ?

Nommer ces blessures a été une libération. Pas parce que les nommer les fait disparaître — c'est rarement aussi simple. Mais parce que ce qu'on ne nomme pas nous gouverne sans qu'on le sache. Et moi, j'avais passé quarante ans à être gouvernée par des choses que je n'avais même pas le vocabulaire pour désigner.

Madame Langer et la mémoire cellulaire

Le tournant décisif est venu d'une rencontre inattendue. Quelques mois après la mort de mon père — ce père adoptif que j'aimais d'un amour total, inconditionnel, et dont la disparition m'avait laissée dans un désarroi profond — une thérapeute spécialisée en mémoire cellulaire m'a ouvert une porte que je n'aurais jamais pensé franchir.

La théorie de la mémoire cellulaire est controversée, je le sais. Mais ce que j'y ai expérimenté est réel. L'idée est la suivante : nos cellules gardent la trace de tout ce que nous avons vécu — et pas seulement depuis notre naissance consciente. Depuis le ventre de notre mère. Depuis les premières secondes de notre existence.

Allongée sur la banquette de velours rouge de madame Langer, j'ai senti quelque chose se déplacer en moi. Elle a posé sa main sur mon poignet et dit : « Un bébé, un tout petit bébé est enfermé en vous. Je sens une force inouïe au milieu de toute cette tristesse. Je suis connectée avec cette petite Martine, elle est dans toutes vos cellules, elle respire en vous. »

J'ai pleuré des larmes que je n'avais jamais pleurées. Pas de tristesse, exactement. De reconnaissance. Comme si quelqu'un voyait enfin ce que j'avais toujours porté sans pouvoir le montrer.

Illustration d'un fœtus in utero — la mémoire cellulaire et le bébé intérieur, Merveilleux Abandon
© Zoé Le Gavrian — Tous droits réservés
Le bébé enfermé — illustration pour Merveilleux Abandon

Je n'ai jamais été aussi proche de ce moi oublié. Faire honneur à ce corps pour l'accomplir, rentrer dans mes chairs, y lire mon passé et me réaliser. C'est le choix que je fais à l'aube de mes cinquante ans.

Merveilleux Abandon, Armelle de Thé

Ce que Martine m'a appris sur moi-même

Quand on parle du bébé intérieur, on imagine souvent quelque chose de fragile, de vulnérable, qui a besoin d'être protégé. Et c'est vrai, en partie. Mais ce que j'ai découvert avec Martine, c'est que ce bébé intérieur est aussi la part de nous la plus vivante, la plus libre, la plus créative.

Martine n'avait pas de particule nobiliaire. Elle n'avait pas de bonnes manières. Elle n'avait pas appris à se taire à table ou à dissimuler ses émotions derrière un vernis d'élégance. Elle était brute, directe, d'une vitalité presque animale. Et c'est précisément cette énergie — que j'avais passé quarante ans à domestiquer — qui était le moteur de tout ce que j'avais réussi dans ma vie sans jamais lui en attribuer le crédit.

Le jour où j'ai signé un SMS « Martine » pour la première fois, quelque chose a explosé en moi de doux et de joyeux. Ce n'était pas une régression. C'était une réconciliation.

Comment commencer ce chemin chez vous ?

Je ne prétends pas que mon chemin est le vôtre. Chaque bébé intérieur a sa propre histoire, ses propres blessures, ses propres résistances. Mais il y a quelques gestes simples qui m'ont aidée à amorcer ce dialogue intérieur.

Le premier est d'écrire. Pas pour construire un récit cohérent ou une belle prose — mais pour laisser venir ce qui vient. Écrire sans censure, sans objectif, sans relire immédiatement. Cette part de vous qui attend a des choses à dire que votre esprit rationnel n'a jamais eu la place d'entendre.

Le deuxième est de lui parler. Littéralement. Pas à voix haute si ça vous semble trop étrange — mais intérieurement, avec bienveillance. Lui demander ce qu'elle ressent. Ce dont elle a besoin. Ce qu'elle n'a jamais pu dire.

Le troisième — et c'est peut-être le plus difficile — est de cesser de la considérer comme votre ennemi. Votre bébé intérieur n'est pas là pour vous faire du mal. Il est là parce qu'il n'a pas fini d'être vu. Et une fois qu'il se sent vraiment vu, vraiment entendu, quelque chose en vous peut enfin respirer.

Martine est aujourd'hui mon levain, comme je l'écris dans Merveilleux Abandon. Elle chauffe mes méninges et dilate ma réflexion. Sans elle, je ressemble à ce que les gens attendent de moi. Avec elle, je suis moi-même. La différence est immense.

Armelle de Thé

Auteure de Merveilleux Abandon · Éditions Jouvence, mai 2026

Découvrir le livre →
Commentaires
← Article précédent Article suivant : Devenir vraiment soi →