Ce que personne ne dit sur la blessure d'abandon — et pourquoi elle vous concerne aussi
On croit que la blessure d'abandon n'appartient qu'aux enfants abandonnés, aux adoptés, aux orphelins. C'est faux. Elle est la blessure la plus universelle qui soit. Et elle a un visage que vous connaissez peut-être mieux que vous ne le pensez.
Le 27 juin 1967, à sept heures vingt du matin, je suis venue au monde dans une maternité de banlieue parisienne. Ma mère avait quinze ans — c'est ce qu'on appelle une naissance sous X. Elle ne m'a pas regardée. Personne ne m'a tendu les bras. Et quelques heures plus tard, une infirmière a murmuré à voix haute : « Y a de l'abandon dans l'air. » Ces mots ont traversé ma peau de nourrisson. Je les ai portés pendant cinquante ans sans savoir que je les portais.
Ce que j'ai mis des décennies à comprendre, c'est que la blessure d'abandon n'appartient pas qu'à moi. Elle n'appartient pas qu'aux enfants nés sous X, ni aux adoptés, ni à ceux qui ont perdu un parent trop tôt. Elle est là, tapie au fond de presque chaque être humain, avec un visage différent selon les histoires. Et elle pose toujours la même question, celle que j'ai entendue retentir au plus profond de moi pendant toute ma vie : ai-je le droit d'exister ? La quête des origines commence souvent là.
L'abandon n'est pas un événement. C'est une blessure.
On confond souvent l'abandon avec un acte — quelqu'un qui part, quelqu'un qui n'est pas là, quelqu'un qui choisit de s'en aller. Mais la blessure d'abandon, elle, n'a pas besoin d'un événement spectaculaire pour s'installer. Elle naît parfois d'une absence prolongée, d'un parent trop absorbé par son propre chagrins pour voir l'enfant qu'il a devant lui. D'un père que son travail a rendu fantôme. D'une mère qui aimait, profondément, mais ne savait pas le montrer. D'une famille qui t'a appris que pour être aimé, il fallait d'abord mériter.
Elle naît aussi, plus tard dans la vie, d'un licenciement brutal après dix ans de loyauté. D'une rupture qui vous fait sentir que vous n'étiez pas assez. D'un deuil qui vous laisse nu, sans les repères qui vous définissaient. La forme change. La souffrance, elle, reste la même : ce sentiment abyssal de ne plus être à sa place dans le monde.
L'abandon que j'ai subi, en lien avec la fusion originelle non vécue avec ma mère biologique, je l'ai enduré physiquement, psychiquement, intellectuellement et spirituellement. La seule sensation que je peux partager est l'injustice mêlée à cette colère qui remontait, quoi que je fasse, lorsque j'en parlais.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéLes cinq visages de la blessure
Au fil de mes années de travail thérapeutique — sept ans d'analyse, des séances de mémoire cellulaire, des rencontres qui m'ont transformée — j'ai appris à reconnaître les signes de la blessure d'abandon. Pas comme une pathologie à soigner, mais comme une cartographie intérieure à comprendre. La voici, cette blessure, dans ses cinq expressions les plus courantes :
- Une angoisse profonde de la solitude, même entouré de monde, même dans les moments de bonheur
- Un besoin permanent de plaire à tout le monde, au prix de s'oublier soi-même
- Une recherche insatiable d'approbation extérieure — comme si votre valeur ne pouvait venir que du regard des autres
- Une incapacité à vous faire confiance, à croire que votre propre jugement est fiable
- Des liens fondés sur la dépendance affective — aimer trop fort, trop vite, avec trop de peur de perdre
Vous reconnaissez-vous dans l'un de ces visages ? Peut-être dans plusieurs à la fois ? Ce n'est pas un hasard. Ce n'est pas non plus une fatalité. C'est simplement le signe que quelque chose, à un moment de votre vie, a fait chanceler votre certitude fondamentale d'avoir le droit d'être là.
Ce que j'ai dû traverser pour comprendre
Pendant des années, j'ai cru que ma blessure à moi était une exception — le privilège douloureux des abandonnés de la naissance. J'étais née sous X, j'avais vécu six mois dans un orphelinat, j'avais été adoptée tardivement par une famille qui m'aimait mais ne savait pas comment parler de mon passé. Ma souffrance avait un nom, une date, une adresse. Elle me semblait incomparable.
Et puis j'ai commencé à écouter les autres. Vraiment écouter. Cette femme qui avait tout sacrifié pour une carrière et qui, le jour de son licenciement, s'était retrouvée à ne plus savoir qui elle était. Cet homme dont le père était parti quand il avait huit ans — pas un abandon dramatique, juste un divorce, des week-ends manqués, une présence qui s'était effilochée. Cette mère de famille dont l'enfant était parti vivre à l'autre bout du monde, et qui décrivait ce vide comme une amputation.
La forme était différente. Le fond était identique : quelque chose d'essentiel avait été perdu — comme je le raconte dans l'histoire de mes deux mères, et avec lui, la certitude de compter vraiment pour quelqu'un.
Il n'y a pas de petit ou de grand abandon, il y a toujours une souffrance.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéLa bonne nouvelle : cette blessure peut guérir
Ce n'est pas un slogan. Ce n'est pas de l'optimisme de façade. C'est ce que j'ai vécu, dans ma chair, après des années à fuir la partie de moi-même que j'avais décidé de ne pas regarder.
La guérison ne passe pas par l'oubli. Elle ne passe pas non plus par la performance — devenir plus fort, plus compétitif, plus « résilient » comme on dit aujourd'hui avec une légèreté qui m'agace. Elle passe par quelque chose de beaucoup plus humble et beaucoup plus courageux : accepter de rencontrer cette part de vous qui a eu peur, qui a cru qu'elle n'était pas digne d'être aimée, qui s'est construite des armures si solides qu'elle avait fini par ne plus savoir ce qu'il y avait dessous.
Dans mon cas, cette part s'appelait Martine. C'était mon prénom de naissance, celui que Juanita — ma mère biologique de quinze ans — m'avait donné avant de ne jamais me revoir. Pendant quarante ans, j'ai tout fait pour l'effacer. Et c'est le jour où j'ai arrêté de la fuir que ma vie a vraiment commencé.
Je vous raconterai ça dans un prochain article — notamment dans Merveilleux Abandon. Mais pour l'instant, si vous avez reconnu quelque chose de vous dans ces lignes — cette angoisse soude, ce besoin d'approbation, cette fatigue de chercher votre place — sachez simplement ceci : vous n'êtes pas cassé. Vous portez une blessure. Et les blessures, quand on les regarde en face, peuvent devenir les endroits les plus vivants de qui l'on est.