Née de deux mères : ce que l'adoption m'a appris sur la filiation
J'ai eu deux mères. L'une m'a donné la vie à quinze ans dans une maternité de banlieue et ne m'a jamais revue. L'autre m'a donné un nom, une famille, un monde entier. Toutes deux portaient la même blessure d'abandon — chacune à sa façon. Et moi, j'étais le fil rouge entre leurs histoires.
Au Japon, il existe une croyance ancienne : le destin de chaque personne est lié à celui d'une autre par un fil invisible. Ce fil rouge du destin est une puissance supérieure, indéfectible, que les humains ne peuvent contrôler. Il tisse l'avenir. Il lie les générations.
Je suis ce fil. Je l'ai compris très tard. Et cette compréhension-là — que ma venue au monde n'était pas un accident mais une nécessité, que j'étais arrivée pour réparer quelque chose qui se transmettait depuis des générations — a été la chose la plus libératrice de toute ma vie.
Mais pour y arriver, il m'a fallu comprendre qui étaient vraiment mes deux mères. Et surtout : ce qu'elles avaient en commun.
Juanita : la mère qui n'a pas pu
Juanita avait quinze ans le 27 juin 1967, quand elle m'a mise au monde dans une maternité de banlieue parisienne — c'est ce qu'on appelle une naissance sous X. Elle venait d'une famille de douze enfants, une mère alcoolique, un père absent. Elle ne savait pas qu'elle était enceinte — un déni de grossesse complet. Elle s'est retrouvée sur une table d'accouchement sans avoir jamais eu le temps de décider quoi que ce soit.
Elle m'a donné un prénom — Martine, Patricia, Dominique — et elle est partie la nuit suivante. Elle m'a signé des papiers d'abandon et elle a disparu. Pour toujours, croyait-elle. Pour trente ans, au moins.
Quand je l'ai retrouvée, bien des années plus tard, je portais en moi tellement de représentations de ce moment — la trahison, l'abandon, l'humiliation d'avoir été « non gardée » — que j'avais du mal à la voir telle qu'elle était vraiment : une gamine de quinze ans, sans ressources, sans soutien, dans une France de 1967 qui n'avait aucune pitié pour les filles comme elle.
Ce qui m'a pris des années à comprendre — et que je considère aujourd'hui comme l'une des vérités les plus importantes de mon chemin — c'est que Juanita n'a pas été monstrueuse. Elle a été courageuse d'une façon que personne n'a jamais reconnue : elle a mené cette grossesse à terme, seule, cachée, dans la honte et la peur. Elle m'a donné la vie quand personne autour d'elle ne lui en aurait voulu de ne pas le faire.
Aller au bout d'une grossesse non désirée, à quinze ans, c'est tout simplement héroïque. Mettre un enfant au monde pour le confier à une autre, c'est inouï, non ? Je veux exprimer toute la gratitude ressentie pour ma mère biologique. Merci à elle pour cette vie donnée sans retour.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéSuzanne : la mère qui a tout donné
Suzanne avait quarante-six ans quand elle m'a prise dans ses bras pour la première fois, le 24 décembre 1967, dans l'orphelinat où j'attendais depuis six mois. Elle était stérile — la tuberculose l'avait rendue incapable d'avoir des enfants biologiques pendant la guerre. Elle avait attendu longtemps, très longtemps, cet enfant qui n'était pas de son sang.
Elle m'a donné trois prénoms : Marie Armelle Noël Élisabeth. C'est ainsi que fonctionne l'adoption. Un nom de famille. Un rang. Un monde entier de bonnes manières, de velours mordoré et de messes du dimanche. Elle m'a appris la droiture, l'exigence de soi, la noblesse du cœur. Elle m'a aimée avec une intensité qui, parfois, m'étouffait — parce qu'aimer adoptif, c'est aussi aimer avec la peur de ne pas être assez, de ne pas remplacer complètement ce qui manque.
Suzanne n'a jamais voulu que je cherche mes origines. Elle n'en a jamais parlé. Ce silence n'était pas de la cruauté — c'était sa façon à elle de me garder, de faire de moi entièrement sa fille. Mais ce silence avait un prix. Et c'est moi qui l'ai payé, des décennies durant.
Abandonnée par sa propre mère à l'alcool. Portée par une lignée de femmes marquées par le manque. M'a donné la vie et un prénom. A vécu cinquante ans avec le secret de ma naissance.
Orpheline de mère à treize ans. Stérilisée par la tuberculose. A attendu dix-sept ans un enfant à aimer. M'a donné un monde, un nom, une éducation. Est morte sans que j'aie pu lui dire au revoir.
Ce qu'elles avaient en commun
Il m'a fallu du temps — beaucoup de temps, un travail thérapeutique long et douloureux — pour voir ce qui m'avait aveuglée pendant des années. Juanita et Suzanne, aussi différentes qu'elles semblaient, partageaient quelque chose d'essentiel : toutes deux descendaient d'une lignée inscrite dans l'abandon. Toutes deux avaient été marquées au fer rouge par ce même traumatisme — ce que j'appelle la blessure d'abandon universelle. Et moi, je suis arrivée à l'intersection de leurs histoires.
Juanita, abandonnée enfant par une mère qui buvait. Suzanne, orpheline à treize ans, puis stérile, puis adoptante — une façon à elle aussi de réparer une perte fondamentale. Elles ne se connaissaient pas. Elles n'auraient jamais pu se rencontrer. Mais elles étaient liées par ce même fil invisible : l'abandon, sous ses formes différentes, avait traversé leurs vies avant de traverser la mienne.
L'une et l'autre descendaient d'une lignée inscrite dans l'abandon. Marquées au fer rouge par ce même traumatisme, mes deux mères étaient bloquées dans leur récit. Jamais elles n'auraient pu imaginer qu'une enfant non désirée pour l'une et impossible à « fabriquer » pour l'autre allait s'incarner en leur histoire.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéCe que l'adoption m'a appris sur la filiation
On croit souvent que la filiation, c'est le sang. Que ce sont les gènes qui font les liens. Et il y a une part de vérité là-dedans — je l'ai ressenti dans ma chair le jour où j'ai rencontré Juanita : quelque chose dans mon corps reconnaissait cette femme, sans que ma tête le comprenne.
Mais la filiation, j'en suis venue à croire, c'est beaucoup plus complexe que ça. Ce sont les gestes répétés, les histoires racontées, les regards échangés. Ce sont les soirs où Suzanne s'asseyait au bord de mon lit pour me lire des contes. Les dîners en famille où papa me regardait avec une fierté qui n'avait rien à envier à celle d'un père biologique. Les silences partagés en voiture sur fond d'Albinoni.
La filiation, c'est aussi ce que nous choisissons de transmettre — et ce que nous décidons d'arrêter de transmettre. Je suis cette troisième génération qui n'abandonne pas sa descendance et qui cherche à se guérir. En travaillant sur moi — en apprenant à aimer mon bébé intérieur — en refusant que les blessures de Juanita et de Suzanne continuent leur chemin à travers mes enfants, je libère quelque chose. Pour Capucine, pour Zoé, pour Hector. Et pour Georges, mon petit-fils, premier de cette lignée nouvelle.
Ce qu'il m'a fallu abandonner pour les accepter toutes les deux
Accepter mes deux mères — vraiment les accepter, pas en théorie mais dans ma vie quotidienne, dans mon identité — m'a demandé de lâcher plusieurs choses qui me définissaient.
J'ai dû abandonner la rancœur contre Juanita. Non pas la pardonner en effaçant ce qu'elle avait fait — la souffrance était réelle, et je n'allais pas la maquiller en beau geste. Mais comprendre que son acte avait été, à sa façon, un acte de confiance dans la vie. Elle m'avait confiée plutôt qu'abandonnée. Le mot change tout.
J'ai dû abandonner l'idéalisation de Suzanne. Cette femme extraordinaire avait aussi ses limites, ses peurs, ses erreurs. Elle m'avait aimée avec une force immense et une maladresse parfois blessante. Les deux peuvent coexister. Les deux sont vrais.
Et j'ai dû, surtout, abandonner l'idée qu'il fallait choisir. Être la fille de l'une ou de l'autre. Être Martine ou Marie Armelle. Appartenir à la biologie ou à l'amour acquis. Cette fausse alternative m'avait tenue prisonnière pendant des années. La vérité est que je suis les deux. Que les deux m'ont faite. Et que c'est précisément cette double appartenance — cette « double loyauté » comme je l'appelle dans mon livre — qui fait de moi une personne entière.
Il n'y a pas de honte à être née de deux mères. Ma reconnaissance dans ma globalité est à présent totale. Je suis ce fil qui tisse l'avenir, cette attache qui lie les générations d'hier et de demain.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéEt vous ?
Vous n'avez peut-être pas été adoptés. Vous n'avez peut-être pas deux mères avec deux noms différents. Mais je parie que vous portez, vous aussi, plusieurs héritages qui semblent parfois contradictoires. Une famille qui vous a donné certaines choses et pas d'autres. Des blessures transmises que vous n'avez pas demandées. Des forces inattendues, venues de là où vous n'auriez pas pensé les trouver.
La question que je vous pose — celle que je me suis posée pendant des années avant de trouver ma réponse — c'est celle-ci : est-ce que vous avez la permission, en vous-mêmes, d'être tout ce que vous êtes ? Pas seulement la partie présentable, la partie qui fait la fierté de votre famille. Mais tout. La part d'ombre et la part de lumière. L'héritier de quelque chose de beau et le porteur de quelque chose de douloureux.
C'est cette totalité-là qui fait une vie vraie. Et c'est pour cela que j'ai écrit ce livre — non pour raconter mon histoire particulière, mais pour vous rappeler que la vôtre, aussi complexe et contradictoire soit-elle, mérite d'être racontée. Et surtout : d'être vécue.