Devenir vraiment soi : ce qu'il faut abandonner pour se trouver
Nous portons tous une cage construite de l'intérieur. Pas une prison imposée de l'extérieur — une construction intime, minutieuse, faite de ce que les autres attendaient de nous. Le fils parfait. La mère irréprochable. Le professionnel qui ne doute jamais. Il m'a fallu cinquante ans pour comprendre que ma cage avait un nom : Marie Armelle Blaudin de Thé.
Depuis l'aube des civilisations, l'homme a regardé le lion et y a reconnu quelque chose de lui-même. Dans les hiéroglyphes égyptiens, sur les blasons médiévaux, dans les mythologies grecque, africaine, asiatique — le lion règne. Pas par hasard. Il est partout où l'homme a voulu dire : voilà ce que je suis en vérité, voilà ce que j'aspire à être.
Le lion ne ment pas. Il n'a pas de masque social, pas de stratégie de séduction, pas de honte. Il est ce qu'il est — puissant, présent, ancré dans l'instant de sa vie. Il ne rumine pas la gazelle qu'il n'a pas attrapée hier. Il ne craint pas celle qu'il n'a pas encore chassée demain. Il est là, maintenant, pleinement lui-même.
J'ai mis cinquante ans à comprendre que j'en étais un — c'est au cœur de ma quête identitaire. Que ce lion était là depuis le début, en moi, comme il est en vous, comme il est en chacun. Mais que ma cage — construite dès les premières heures de ma vie — l'avait si bien enfermé que je ne savais même plus qu'il existait.
La cage que nous construisons nous-mêmes
Quand je parle de cage, je ne parle pas des contraintes que la vie nous impose de l'extérieur. Je parle de quelque chose de plus subtil, de plus intime : ce personnage que nous avons construit couche par couche depuis l'enfance, et que nous avons fini par confondre avec notre vraie nature.
On naît dans une famille qui a ses propres attentes et ses propres blessures. On grandit dans une école qui demande de correspondre à une norme. On entre dans un monde professionnel qui exige un rôle, une performance, une image. On navigue dans des relations qui récompensent la mise en scène et punissent l'authenticité. Chaque injonction est un costume supplémentaire déposé sur l'être brut que nous sommes. Chaque masque porté trop longtemps finit par coller à la peau.
Pour moi, cette cage avait un nom très précis. Elle s'appelait Marie Armelle Blaudin de Thé — la fille adoptive d'une famille bourgeoise de Lyon, élevée dans les bonnes manières, l'élégance et les silences de classe. Un nom que j'avais porté pendant quarante ans avec un soin maniaque : le bon maintien, les bonnes fréquentations, la bonne façon de tenir une fourchette, de me présenter en société, de briller juste ce qu'il fallait sans jamais déborder.
Jung distinguait le Moi — cette construction sociale, ces pelures d'oignon — du Soi, cette force centrale, originelle, qui cherche toute la vie à s'exprimer pleinement. Pour Jung, toute la souffrance humaine vient de l'écart entre ce qu'on est vraiment et ce qu'on s'est contraint à devenir.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéLa vôtre, comment s'appelle-t-elle ?
Je ne suis pas la seule à porter une cage. Vous en portez une aussi. Elle a peut-être un autre nom que le mien. Elle ressemble peut-être à « le fils qui ne déçoit pas » — celui qui a choisi la carrière que son père rêvait pour lui, et qui se demande parfois, tard le soir, ce qu'il aurait voulu faire à la place. Ou à « la mère qui gère » — celle qui s'assure que tout le monde va bien et qui, quand on lui demande comment elle va, répond « ça va, ça va » en regardant ailleurs.
Ou à « le professionnel brillant » — celui dont le bureau est toujours impeccable, dont les présentations sont toujours parfaites, et qui vit dans une terreur sourde d'être un jour démasqué comme imposteur. Ou encore à « l'ami sur qui on peut compter » — celui qui dit toujours oui, qui est toujours disponible, et qui ne sait plus vraiment ce qu'il ressent lui-même parce qu'il passe son temps à s'occuper de ce que ressentent les autres.
Ces cages ne sont pas des défauts. Elles ont été des solutions intelligentes à des problèmes réels. Elles nous ont protégés, à un moment de notre vie, de quelque chose qui semblait dangereux : le rejet, la déception de ceux qu'on aimait, la peur d'être seul. Le problème, c'est qu'une solution intelligente à l'âge de huit ans peut devenir une prison à quarante.
Ce que le confinement m'a révélé
C'est une période inattendue qui m'a fait prendre conscience de la solidité de ma propre cage. Le confinement du printemps 2020. D'un coup, plus de réunions, plus de rôle à jouer, plus de nom à porter dans un couloir de bureau ou à une table de dîner. Juste moi, les murs de la maison, et ce silence que je n'avais pas cherché.
J'ai compris ce soir-là dans ma cuisine — un matin de confinement, les enfants partis, mon mari dans la pièce d'à côté, une tasse de café dans les mains — ce que ma cage m'avait coûté en énergie pendant des années. Toute cette énergie dépensée à maintenir une image, à performer une identité, à prouver que j'avais ma place. C'est épuisant. C'est stérile. Et dans le silence forcé du confinement, je n'avais plus les ressources pour continuer.
Et quelque chose a lâché. Ma vraie nature s'est révélée. Pas spectaculairement — pas en larmes sur le sol de la cuisine. Tranquillement. Comme une respiration qu'on retient depuis trop longtemps et qu'on laisse enfin sortir.
La cage était déjà ouverte
Voici ce que j'ai découvert, et c'est peut-être ce que je veux vous transmettre le plus dans cet article : la cage n'avait jamais été fermée à clé. Elle n'avait jamais été fermée du tout. Mon lion attendait simplement que je cesse de le faire tourner en rond, que j'éteigne cette radio intérieure à ressasser, et qu'il retrouve enfin sa liberté d'être ce qu'il est.
Devenir vraiment soi ne demande pas de tout quitter, de changer de vie, de se réinventer de zéro. Ça demande quelque chose de beaucoup plus subtil : apprendre à distinguer ce qui vient de vous — vraiment de vous — de ce qui vient des attentes des autres. Et commencer, lentement, à choisir davantage le premier.
Ce n'est pas un travail qui se fait en un week-end. C'est un travail de toute une vie, renouvelé chaque matin. Mais il y a quelque chose de particulièrement libérateur dans le fait de commencer. Même un tout petit pas. Même une toute petite vérité qu'on s'accorde de dire.
Pour moi, ce pas a été d'écrire. De raconter mon histoire à partir de cette voix intérieure que j'avais silenciée pendant quarante ans. De laisser Martine prendre la plume — cette Martine que je portais en moi sans l'avoir jamais laissée parler. Ligne après ligne, ma parole s'est libérée. Et avec elle, quelque chose d'essentiel que je croyais perdu pour toujours : le sentiment d'être chez moi dans ma propre vie.
La cage était là depuis toujours ouverte. Elle n'avait jamais été fermée à clé. Mon lion attendait simplement que je cesse de le faire tourner en rond, et qu'il retrouve enfin sa liberté à être ce qu'il est.
Merveilleux Abandon, Armelle de ThéPar où commencer ?
Si vous sentez que quelque chose en vous attend d'être entendu — cette voix sourde que vous étouffez sous l'action permanente, la fête, la performance, le service aux autres — voici ce que je vous propose simplement.
Faites une pause. Une vraie pause, pas une retraite de yoga, pas une application de méditation. Une pause ordinaire : un matin seul, une heure sans téléphone, un silence qui dure assez longtemps pour qu'il devienne inconfortable. Et dans cet inconfort, posez-vous cette question : qu'est-ce que je ferais, qu'est-ce que je ressentirais, qui serais-je, si personne ne me regardait ?
La réponse n'arrivera pas tout de suite. Elle est rarement aussi simple qu'on le voudrait. Mais elle est là, qui attend. Votre lion est là, qui attend. Il a la patience des êtres qui savent qu'ils sont réels.